SIDWAYA – Aimé Désiré HEMA, gendarme et homme de Lettres

« J’ai mis plus de vingt ans avant de pouvoir éditer mon premier roman »

Interview réalisée par Mahamadi TIEGNA et paru dans le quotidien « Sidwaya ».

Comme son nom ne l’indique pas, l’Adjudant-Chef/Major de gendarmerie d’active, Aimé Désiré HEMA, est un intellectuel émérite doublé d’un amoureux de Lettres. Son dernier recueil de nouvelles sous le titre « Djolko » en langue dioula est une parfaite illustration de la soif permanente de la quête du savoir et de l’excellence d’un intrépide homme de culture autrement dit un littéraire confirmé. L’itinéraire militaire de cet exceptionnel pandore n’a fait que l’entraîner davantage vers sa passion de jeunesse : l’écriture. Plus habitué des allées du Salon du livre de Paris que des aires de défilés, « La Marine » assume les idées qui se pressent sous sa plume, quitte à choquer les esprits bien-pensants. Découvrons ou redécouvrons plutôt dans son incroyable parcours à la fois d’homme de tenue et d’homme de Lettres à travers cette interview.

Sidwaya (S) : Comment arrivez-vous à concilier le métier de gendarme à l’écriture ? Est-ce un exercice aisé ?

Aimé Désiré HEMA (ADH) : On naît homme avant de devenir gendarme. Il y a un fâcheux complexe qu’il convient de relever là car on devient gendarme avec toutes ses qualités et toutes ses insuffisances. En effet, lorsqu’un magistrat écrit, on ne voit pas la toge, lorsqu’un médecin écrit on ne voit pas non plus la blouse mais quand un homme de tenue écrit on voit tout de suite l’uniforme comme si l’écriture était seulement réservée à une catégorie socioprofessionnelle donnée. Aujourd’hui, concilier la fonction de gendarme à l’étiquette d’écrivain n’est plus une question d’actualité, c’est un passé dépassé et révolu.

S : Votre dernière livraison, un recueil de nouvelles « DJOLKO » a été favorablement accueilli par la critique. Pourquoi avoir opté pour ce choix d’écriture tantôt autobiographique tantôt fantastique pour peindre la société dans laquelle vous vivez ?

ADH: Ce choix s’est imposé en moi car je ne suis pas partisan de la fiction. Dans notre monde d’aujourd’hui, nous avons beaucoup de choses en partage ce qui ne laisse pas de place à l’imaginaire. La passion de l’écriture me contraint à véhiculer les messages du quotidien de la vie des hommes de sorte à les amener à s’y identifier en recherchant à s’en accaparer. C’est là, un des rôles importants  de l’écrivain à éveiller la conscience par la sensibilisation.

S : Vous avez abordé subtilement dans cet ouvrage, ce qui paraissait jusque là comme un tabou sous  votre plume : l’institution de la gendarmerie à laquelle vous appartenez.  Le sujet n’est-il toujours pas délicat ?

ADH : En mon sens, il ne faut  pas confondre le devoir de réserve  au droit de communiquer. L’obligation faite de ne pas porter à la place publique certaines questions sensibles au regard de leur spécificité n’empêche nullement de partager certaines émotions vives avec le lectorat car le gendarme est avant tout un citoyen à part entière. A ce niveau, il convient de faire la part des choses entre l’homme tout court et la profession et ainsi opérer un bon discernement sur les différents types de sujet.

S : Ecrire est une chose. Editer en est une autre. Dans quelles conditions avez-vous réalisé cet ouvrage ?

ADH : Il est bon de savoir que lorsqu’on nait sous les tropiques, éditer demeure toujours un véritable parcours de combattant. A titre indicatif, j’ai mis plus de vingt ans avant de pouvoir éditer mon premier roman. Ces difficultés sont autant nombreuses que diversifiées. Vous savez que lorsqu’on est sous le drapeau, les manuscrits proposés à la publication doivent faire l’objet d’une autorisation préalable expresse de la hiérarchie, pour après affronter les écueils des maisons d’édition, qui pour la plupart, ont des lignes éditoriales très draconiennes orientées vers les marchés plutôt juteux. La satisfaction de la procédure administrative militaire n’est pas en soi un vrai passeport car elle donne simplement la permission de vous orienter vers les structures de publication de votre choix. Là aussi, il faut avoir un bon mental pour poursuivre parce que ce n’est jamais gagné. Et, ce n’est pas du tout aisé. Pour le recueil de nouvelles « DJOLKO », j’ai dû me tourner vers les Editions Burkina Livres à Bobo-Dioulasso sur place. Il faut avouer que l’éditeur m’a proposé un contrat alléchant pour faciliter ainsi la diffusion des ouvrages d’écrivains locaux à l’avenir. Alors, je peux vous affirmer que la réalisation de cette œuvre s’est effectuée dans d’assez bonnes conditions. Mentions spéciales pour les Editions Burkina Livres qui se bat comme elle peut pour la publication littéraire au Burkina en général et à Bobo-Dioulasso en particulier.

S : Avez-vous le soutien de votre hiérarchie dans vos activités littéraires ? De quelle façon ?

ADH : L’évolution multidimensionnelle de notre monde nous astreint à accepter des aménagements dans le sens d’une certaine ouverture. Aussi, la hiérarchie en a fortement conscience et nous accompagne franchement dans notre engagement littéraire car l’écriture apparaît de nos jours comme une bonne vitrine qui montre une autre image des armées. Pour preuve, toutes les entités (tous les démembrements) de notre armée nationale disposent d’une direction de la communication à l’instar des autres départements civils. Toutes ces structures visent à donner un peu  plus de  visibilité et surtout plus de traçabilité aux missions régaliennes dévolues aux Forces Armées Nationales. Le militaire et la communication ne sont pas ambivalents mais plutôt très complémentaires. Pour le roman ‘’Le Monarque Démocrate’’, j’ai eu le soutien consistant  de mes chefs qui s’est traduit par la prise en charge de mon voyage et de mon séjour en France pour la publication de mon  ouvrage à la Société Des Ecrivains à Paris en 2003.

Quant au recueil de nouvelles DJOLKO, j’ai encore été fortement appuyé en 2012 par mes supérieurs hiérarchiques par une subvention substantielle à l’édition. C’est le lieu de remercier toute la hiérarchie militaire.

S : Votre qualité d’écrivain est pour vous un atout ou un handicap dans votre corps de métier ?

ADH : J’ai participé à travers le monde entier à des salons, à des foires  du livre à Paris, à Genève, à Bruxelles,  au Québec etc. Alors, vous constatez  bien avec moi que ce beau périple a été grâce à l’écriture et cela tout en restant dans ma peau de militaire. En toute humilité, je pense que la qualité d’écrivain me donne le privilège d’être un bon ambassadeur des Armées à l’étranger.

S : Quels sont vos projets littéraires et/ou pédagogiques majeurs encore dans vos tiroirs ?

ADH : J’ai de nombreux manuscrits sous mon paillasson en toilettage pour être édité sous peu.  Je vous soutenais tantôt que la passion de l’écriture ne s’arrêterait pas en si bon chemin parce que je ne dois pas décevoir les attentes. Aussi, la formation en Droits de l’Homme à l’Université de Genève va me permettre de proposer très bientôt un manuel à l’usage des écoles professionnelles de mon pays. Ce serait là ma petite contribution.

S : On savait Monsieur HEMA littéraire par ses temps perdus. Mais aujourd’hui, un projet éducatif vous trotte dans la tête. De quoi s’agit-il ?

ADH : Au seuil de ma retraite professionnelle que j’ai voulue la marquer d’un cachet tout particulier. J’ai initié un projet de construction d’un établissement d’enseignement technique et professionnalisant. Après avoir réalisé que l’enseignement général classique pose d’énormes difficultés de débouchés, j’ai cru bon d’apporter ma modeste contribution en proposant une autre alternative fondée sur la formation technique et professionnalisante à l’endroit de la jeunesse du Burkina en général et de celle de la Comoé en particulier,  destinée essentiellement à l’auto-emploi.

Il s’agira pour les trois (03) premières années de fonctionnement d’un centre de formation, à la quatrième année d’un lycée technique et à la septième année, ériger  l’établissement en une Université  Polytechnique. Le centre ouvrira ses portes avec quatre (04) filières porteuses à savoir l’agroforesterie, l’élevage (la pisciculture), la construction bâtiment et la mécanique générale. Par la suite, viendront les autres spécialités pour accroître le plateau d’offres en formation. Il me semble opportun d’indiquer quelques données sur le sujet.

S : Avez-vous les moyens de cet ambitieux projet ?

ADH : Par rapport au coût initial de réalisation de ce centre, il se chiffre à près de 300 millions de F CFA pour la construction de douze rez-de-chaussée extensibles à l’avenir à cinq niveaux chacun. Il faut noter que cette évaluation a été faite avec les taux officiels du béton et des matériaux en vigueur dans notre pays. Afin de pouvoir réaliser cet établissement, il a fallu rechercher l’accompagnement de partenaires techniques et financiers de divers horizons. A ce sujet, le plan d’occupation  de masse du terrain a été conçu par un grand architecte Genevois avec à la clé, la soumission en étude à six organismes Suisses de fonds.  Pour diversifier les sources de financement,  trois partenaires français sont intéressés pour appuyer la réalisation de l’édifice. En sus des Suisses et des Français, des amis canadiens nous ont tout de même approchés pour voir ce qui est possible d’être fait pour soutenir la construction de cette école. Vous constatez avec moi que nous nous sommes ouverts à toute bonne volonté. Aussi, nous encourageons l’implication locale et nationale à l’entreprise. Le comité de pilotage est la Fondation Femba Joseph HEMA. Cette fondation porte le nom de mon défunt vaillant  père, fonctionnaire international, avocat des pauvres, des « sans voix », des opprimés, et des causes justes… Cet émérite honneur est pour vivifier sa mémoire et ainsi perpétuer son audacieuse ambition. Eu égard à l’immensité de l’entreprise, d’énormes difficultés subsistent et de tous ordres, difficultés inhérentes à toute œuvre humaine. Sur le plan administratif, il ya trop de pièces à établir à telle enseigne que vous ne savez même pas par quel bout commencer… C’est un véritable casse-tête chinois.

S : Les bailleurs de fonds  sont-ils convaincus de la pertinence de ce projet éducatif ?

Sur le plan technique et financier, ce n’est pas du tout la bousculade alors que pour une réalisation de cette envergure, tout semble prioritaire à la fois. Il est difficile de privilégier certains aspects par rapport à d’autres car c’est toute une entité indivisible. A ce niveau, les acteurs locaux et nationaux n’ont pas encore la culture à s’investir à ce type de projet futuriste. Sur le plan politique, de telle initiative privée mérite d’être appuyée par un accompagnement conséquent. Ce qui n’est pas toujours pas le cas. Il faut tout faire pour voler de ses propres ailes d’abord, ce qui n’est pas évident, avant d’espérer quoi que ce soit de la part de l’Etat, même si le projet est très bien ficelé. Somme toute, nous sommes conscients des efforts consentis en la matière par le gouvernement mais il reste toutefois beaucoup à faire parce que l’éducation en général et la formation technique professionnalisante est, sans conteste, un véritable levier pour le développement durable des pays les moins avancés comme le Burkina. C’est une opportunité pour moi de lancer un appel franc à l’unisson des filles et fils de la Comoé autour de ce projet gigantesque qui vise à booster sans nul doute le développement véritable et durable de la Région des Cascades. Enfin, je voudrais du fond du cœur présenter ma sincère gratitude au clairvoyant maire de la Commune de Banfora Monsieur Souleymane SOULAMA qui m’a fait confiance, ce qui va permettre à l’initiative de voir le jour très prochainement.

Interview réalisée par Mahamadi TIEGNA et paru en novembre 2012 dans le quotidien « Sidwaya ».
Tél (+226) 70 05 18 54 – (+226) 76 47 31 72
camerlingue78@yahoo.fr

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