Interview: « Editer au Burkina est un véritable casse-tête chinois»

Interview parue le vendredi 16 Août 2013 sur le site www.informateur.info – Écrit par Jean François Fall
Aimé Désiré Héma, écrivain burkinabé

Aimé Désiré Héma, écrivain burkinabé

Ecrivain de renom, Aimé Désiré Héma a bien voulu se prêter aux questions de l’informateur.info. Dans cet entretien, l’homme nous donne un aperçu de ses débuts dans la littérature, jette un regard critique sur la littérature burkinabé dans son ensemble et présente un projet éducatif qui lui tient à cœur. Entretien.

Informateur.info: De la sociologie à la littérature, Monsieur Aimé Désiré HEMA, comment expliquez-vous ce pas dans le cénacle des écrivains?

Aimé Désiré HEMA: Aucune filière, aucune fonction ou aucun métier n’entre en contradiction avec la littérature. Durant ma tendre jeunesse mon père me faisait lire beaucoup, surtout des romans africains. Après quoi, il me fallait lui rédiger un retour de la lecture sous forme manuscrite. Un bref résumé de l’ouvrage. C’est cette disposition studieuse qui semble m’avoir prédisposé à l’écriture. Il faut indiquer que j’écris depuis déjà plus de trois décennies donc avant même la constitution de ce cénacle auquel vous faites allusion. Personnellement, l’écriture est apparue comme la satisfaction morale d’une passion qui m’habite. Cela dit, à mon humble avis, il n’existe pas encore un cénacle des écrivains burkinabé. Il est encore à venir.

Avez-vous à vos débuts, comme c’est le cas souvent pour bon nombre d’écrivains été inspiré par un auteur?

De nombreux ouvrages littéraires, issus de divers horizons ont certainement impacté mon envie manifeste de faire comme ces auteurs tout en recherchant à garder mon authenticité et mon intégrité intactes. J’avoue que j’ai lu des auteurs plus formidables les uns que les autres mais je n’ai pas été inspiré par un auteur en particulier car je suis une personne qui tient beaucoup à sa liberté et à son indépendance. Ce qui ne rime pas avec la vision inspirée d’un autre auteur.

Vous avez à votre actif plusieurs ouvrages, notamment « La Monarque démocrate » et « Djolko », votre recueil de nouvelles paru récemment. Vous n’en demeurez pas moins un écrivain prolixe…

J’ai beaucoup écrit dans ma vie et je trouve que c’est un devoir citoyen de continuer à écrire. Je laisse alors la latitude à l’opinion publique et surtout au lectorat avisé d’apprécier ma production littéraire.

Vous partagez dans « Djolko », une vision du monde qui exhorte aux valeurs intrinsèques de l’homme dans la société ; que doit-on retenir selon vous de ce livre?

Trois vertus humaines me semblent cardinales. Il s’agit de la confiance en soi, du travail et de l’opiniâtreté dans toute entreprise. C’est ma seule et unique invite à la jeunesse d’aujourd’hui. A ma double qualité d’éducateur et d’écrivain, je crois que c’est un rôle légitime d’œuvrer inlassablement à l’éveil des consciences.

Quel regard portez-vous sur la littérature burkinabé de manière générale?

La léthargie observée par la littérature burkinabé est liée à un seul et essentiel fléau : l’inorganisation de l’ensemble du processus de publication. Le Burkina regorge d’innombrables talents littéraires qui sombrent sous les paillassons, tristement. En amont, il n’existe pas de structure d’accompagnement visant à épauler le toilettage des manuscrits proposés par les candidats novices. Ce qui ne les encourage pas à persévérer. Ensuite, éditer au Burkina est un véritable casse-tête chinois voire même relève d’un parcours de combattant. Lorsque l’on a la chance de surmonter cette difficile étape, en aval, il n’existe pas non plus de structure de promotion pour les nouveaux auteurs qui passent entre les mailles du filet car les lignes éditoriales restent toutefois draconiennes. Rien n’est donc mis en œuvre pour favoriser l’éclosion de nouvelles œuvres sur cet hostile échiquier littéraire burkinabè.

Au delà de la littérature, vous êtes un éducateur à qui il tient à cœur un projet de formation qui est en train de prendre forme à Banfora. Pouvez-vous nous en parler?

A travers la fondation Femba Joseph HEMA (mon vaillant père défunt), je suis le promoteur d’un important projet éducatif qui proposera une formation technique et professionnalisante à Banfora (Province de la Comoé) à destination des jeunes. L’objectif de la fondation est de créer un centre offrant à terme des cursus de formations techniques jusqu’au niveau universitaire. Cinq (05) filières porteuses ont été identifiées à partir d’une enquête prospective auprès des populations de la localité. Cette étude a révélé des  besoins et des opportunités dans les formations suivantes : l’agroforesterie, la construction-bâtiment, la mécanique électronique, la pisciculture et le webmastering. Ces formations qualifiantes et professionnelles visent à permettre à la jeunesse de s’auto-employer dignement. Cette offre de formation est une nouvelle alternative qui donne une réponse propice à l’enseignement général classique qui a montré ses limites par son absence de débouché en fin cursus pour les jeunes diplômés. L’adhésion active de tout le monde est nécessaire pour réussir ce challenge.

Quelle en est l’originalité quand on sait que de plus en plus le besoin en formation qualifiante et professionnelle est ressenti dans le monde du travail?

L’originalité de cette initiative se retrouve dans sa démarche pédagogique, andragogique et académique. Ce qui signifie que dans le même endroit il y aura le centre, le lycée et l’université. La possibilité est donc offerte sur place d’obtenir un parchemin achevé. Aussi de plus, la fondation ne se contente pas de joindre la théorie à la pratique dans le cadre des formations proposées, elle se fait aussi le devoir d’accompagner les apprenants en fin de cycle sur les plans financier et matériel pour qu’ils puissent s’installer à leur propre compte. Le projet ne se limite donc pas à former mais il s’implique activement pour mettre en place des conditions de prise en charge effective pour une employabilité autonome de ses impétrants. C’est assurément le caractère innovateur de cette entreprise éducative.

L’auto-emploi se présente aujourd’hui comme une alternative à la fonction publique et même au secteur privé dont la marge d’employabilité se rétrécit ; comment y intéresser les jeunes?

Une fâcheuse habitude s’est emparée de la jeunesse aujourd’hui, c’est d’obtenir un emploi salarié à l’Etat pour une grande majorité ou dans le privé pour les autres.  Il nous faut à tout prix relever ce défi actuel de ce déficit juvénile persistant et déshonorant pour la postérité de l’humanité. Il nous appartient donc de contribuer à inverser cette tendance séculaire en tuant chez ces jeunes le complexe du travail salarié et en provoquant en eux de nouvelles envies. L’auto-emploi de personnes insuffisamment qualifiées présente cependant de grands risques de précarité. C’est la raison pour laquelle la fondation Femba Joseph HEMA pleinement consciente de ce phénomène souhaite dispenser des formations de qualité offrant un réel avenir à nos jeunes.

Quels sont les partenaires qui vous accompagnent dans ce noble projet?

La porte est largement ouverte à tout partenaire désireux d’accompagner la fondation Femba Joseph HEMA en adhérant dans la réalisation de son projet. Pour une structure aussi jeune que celle-ci, la fondation est encore dans une phase de recherche de partenaires mais il y a des motifs de satisfaction car les dossiers de financement déposés auprès de diverses organisations sont en très bonne voie. L’espoir est alors permis parce que des partenaires techniques et financiers tels que la Fédération Genevoise de Coopération (FGC), la Direction du Développement et de la Coopération suisse (DDC), le Département du Développement Norvégien (NORAD), le Fonds d’Appui au Développement Autrichien (FADA), le département américain de travail (USDOL) et de nombreuses structures en France, au Canada et en Allemagne, se sont déjà engagés à accompagner cette initiative éducative

Avez-vous un appel à lancer aux autorités ou aux organismes internationaux intervenant dans le secteur de l’éducation?

Le premier appel que je lance au nom de la fondation c’est à l’endroit des filles et fils de la région des Cascades, un appel à l’unisson autour de ce projet éducatif dont la réalisation va profiter  à tous les habitants de la région. Le second appel à lancer c’est à l’endroit des autorités du Burkina à tous les niveaux, de soutenir ce projet en raison de son originalité et de sa nécessité. Le troisième appel est à l’endroit de tout citoyen burkinabé désireux d’accompagner cette entreprise éducative en adhérant massivement à la fondation. La fondation accepte aussi les dons et les legs pour soutenir son action. Enfin, un dernier appel à l’endroit des organismes internationaux intervenant dans les secteurs de l’éducation et du développement pour qu’ils appuient techniquement et financièrement la fondation aux fins d’accroître l’offre de formation par cette nouvelle dynamique de la promotion de l’auto-emploi des jeunes.

Entretien réalisé par Jean François Fall, Informateur.info

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